La question du rite, selon le P. Yves Congar

 


 

« On peut prendre le mot rite au sens étroit d'ensemble de façons de célébrer le culte de l'Église, telles que les fixent les rubriques : manière extrinsèque de l'entendre. A la limite, le rite ne serait qu'un système extérieur d'expression indifférent, en somme, à son contenu : une conviction donnée, considérée comme existant en soi et valable universellement, pourrait être transposée dans un système d'expression ou dans un autre, dans un rite ou dans un autre. Une telle transposition n'engagerait qu'une question de langue et de rubriques ou de cérémoniesOn peut prendre, par contre,, la notion de rite en un sens extrêmement riche et large. Elle recouvre alors l'ensemble des formes et des signes dans lesquels une communauté donnée exprime et vit sa foi chrétienne.


En ce sens-là, le rite ne comporte pas que des rubriques liturgiques, il englobe aussi la théologie, le style d'organisation de la vie ecclésiale et de la vie religieuse, etc. C'est donc, au fond, la vie chrétienne elle-même en tant qu'elle est ressentie collectivement d'une certaine manière et se crée ses expressions communautaires propres...

En Orient on distingue peu, et on ne sépare pas du tout, le rite et la foi. Nous, Occidentaux, sommes rompus à l'analyse, à l'abstraction. Nous concevons la foi comme un corps de vérités qui, définies en elles-mêmes, sont susceptibles de différentes expressions ; nous avons fait la critique du rapport du symbole à la réalité. Les Orientaux voient une union bien plus grande entre les deux, le symbole rituel n'est pour eux que la foi agie. Aussi différentes expressions doivent-elles répondre à des fois différentes. On dit de quelqu'un qui a changé de rite, qu'il a changé de foi. C'est un fait amplement connu que, dans les listes de griefs faits aux Latins par les Orthodoxes, toutes sortes de particularités de rites et de coutumes sont mêlées à des points proprement dogmatiques, encore qu'un homme comme Photius sût distinguer ces deux ordres de choses. Enfin, fait important, l'Église est ressentie, en Orient, moins comme l'objet d'une conviction de foi et du choix qui en est la conséquence, que comme communauté concrète de laquelle on est dès lors que, chrétien, on appartient à telle communauté de peuple.

Tout cela fait que, si en Occident, on prend volontiers «rite» au sens étroit du mot, c'est le sens large et profond qu'on entend en Orient. Cela y détermine un type de piété très simple et très profond, non développé analytiquement en déductions logiques et en conséquences pratiques, mais sans cesse vitalisé dans la célébration de l'Église : type de piété où le sens du rite, celui de la foi et celui de l'Église s'unissent en une seule attitude vivante. Que cela comporte des faiblesses, que cela ne réponde pas en tous points aux exigences du monde moderne tel que l'histoire l'a fait, c'est possible. Il semble plus certain encore que cela prête à une absolutisation exagérée du rite, identifié à ce qu'on peut tenir de plus absolu.
A notre avis, seul le rétablissement de l'unité et de la communion pourrait rendre aux chrétiens cette espèce dе liberté dans le respect qui semble bien avoir régné dans les six ou huit premiers siècles. Dans l'état présent d séрaration, on
absolutise exagérément des choses, certes très importantes, pas absolues
cependant : ici l'organisation, avec ce quelle engage d’administratif et de juridique, là le rite.»

(Yves Congar, Neuf cents ans après, Chevetogne 1954, р. 39-41)
 

HOME