Les Eglises catholiques orientales (Stage de formation à la Mission d'Orient, Plovdiv, 28/08/2007)

 

  Introduction

 

Hier matin, au moment de nous introduire dans l'histoire et dans la géographie de l'Orient chrétien, je vous parlais des « trois familles » en lesquelles je classais ces Églises, mais je n'en avais traité (délibérément !) que deux : la tradition que l'on peut dire grecque (ou byzantino-slave), communément appelée « l'orthodoxie », et les diverses traditions dites « non chalcédoniennes », qu'elles soient assyrienne, alexandrine (copte), antiochienne (syriaque) ou arménienne. Je vous disais aussi que chacune de ces Églises s'affichait comme «orthodoxe », c'est-à-dire assurée de détenir la doctrine la plus sûre, fixée dans l'enseignement des Pères. Mais la revendication de ce «privilège » manifeste également, d'une certaine façon, une distance par rapport à la tradition latine et donc à Rome.

Or, l'Église catholique ne s'est jamais résignée à cette distance, ni aux ruptures qui l'ont instaurée. Le Siège de Pierre, animé par un fort désir de refaire l'unité (ce qui, vu de Rome, ne peut se faire qu'autour de Rome !), n'a eu de cesse de ramener à lui les brebis égarées, grâce à de multiples dispositifs successifs. Parmi ceux-ci, une place de choix dans l'ambition, sinon toujours dans la réalisation, revient à l'instauration de ce qu'on appelle des Enlises catholiques de rite oriental, parfois qualifiées d'« uniates » parce que nées par « union » de communautés orthodoxes avec Rome. Elles font partie intégrante de l'Orient chrétien, dont elles constituent donc la 3е famille qui nous occupera ce matin.

Je vais essayer d'en donner les grandes lignes historiques et géographiques, avec quelques enjeux actuels ; puis nous écouterons surtout Mgr Christo nous donner le témoignage vivant de ces Églises - et c'est évidemment cela le plus important !

 

 

  L'HISTOIRE ECCLÉSIALE

 

Parmi les Églises « uniates », on connaît généralement, par la force de l'actualité post- communiste, celles d'Ukraine ou de Roumanie. Or, d'autres sont présentes aussi, et de manière beaucoup plus sereine, en Europe centrale et orientale, ainsi qu'au Proche-Orient.

Ces Églises sont nées au fil des siècles, chaque fois que des responsables d'Églises, des princes ou des groupes de fidèles de l'orthodoxie (chalcédonienne ou non) ont souhaité retrouver une

«union» avec Rome tout en conservant leur rite oriental (en englobant dans ce terme, non seulement une liturgie, mais une spiritualité, une théologie et un droit propres - j'y reviendrai). Leur naissance a clairement été favorisée par Rome, notamment après l'échec de diverses tentatives de latinisation de ces Églises.

lndiquons simplement quelques grandes étapes de ce processus :

le grand schisme d’Oreint, daté symboliquement des anathèmes réciproques de 1054 (Léon IX - Michel Cérulaire, après déjà la rupture de Photius à la fin du 9e s.), mais qui en fait s'est produit comme un éloignement progressif entre christianisme d’Orient et d’Occident (attention à ne pas mettre Ie schisme sur Ie dos des seuls orthodoxes !) : à partir de la Rome s'est demandé comment refaire l’unité.

les croisades en ont fourni une occasion : la papauté a voulu en profiter pour s'implanter dans l'Orient chrétien, sous une forme exclusivement latine (p. ех. en établissant des « patriarcats latins » à Constantinople et à Jérusalem, une absurdité ecclésiologique qui perdure toujours dans le second cas...), laminant au passage les chrétiens orientaux, victimes en grand nombre des croisés, en même temps que les musulmans : cf Ie sac de Constantinople en 1204 ! Il en est résulté un sentiment durable (aujourd'hui encore !) d’humiliation fratricide de l'Orient par l'Occident, dans une absence totale de considération, de la part de Rome pour la personnalité propre du christianisme grec. Aux antipodes d’une ecclésiologie de communion, c’est le rouleau compresseur de la centralisation romaine par voie de domination... (= De façon plus « soft », un phénomène forte de latinisation s'observera, avec les mêmes limites, au moment des grandes missions du 16е s. en Asie par les jésuites, franciscains et autres cannes occidentaux, sans aucun respect pour les Eglises de tradition assyrienne qui y étaient établies, en Inde notamment, depuis le бе siècle.)

 

Ie concile de Ferrare - Florence (1438-1439, au moment où Constantinople n'est plus sous Ie joug des croisés mais va tomber aux mains des Turcs, en 1453) : cette assemblée, à laquelle participèrent des membres des Eglises orientales affaiblies, était utilisée par Rome pou leur imposer l'union : on leur promet la protection de l'Occident, et on leur permet de garder leur rite oriental, en échange d’un accord sur le Filioque et de la reconnaissance de la primauté romaine. Les Orientaux signent... mais se font désavouer aussitôt revenus chez eux!

 

Pour Rome cependant, Florence gardera la valeur d’un accord de principe qui lui permet de conclure peu à peu des unions avec des groupes des diverses branches du christianisme oriental. Ainsi, dès 1484, le rejet dune telle union par le synode de Constantinople encourage un rapprochement avec Rome de la part du patriarcat orthodoxe d’Antioche (absent de la réunion). Mais c’est surtout la Contre - Réforme lancée par 1е concile de Trente qui favorisera l'uniatisme systématique, notamment еn Europe centrale et orientale, à partir de Ia fin du 16e siècle. (Dom Emmanuel Lanne, moine de Chevetogne, remarque que le projet fondateur des jésuites prévoyait d’œuvrer à Ia conversion des luthériens en Europe et des musulmans à l'extérieur, mais ni les uns ni les autres ne s'étant laissé faire, les fils de saint lgnace jugèrent plus facile de se rabattre sur les chrétiens orientaux !)

 

С'est ainsi que se sont progressivement constituées, parallèlement aux différentes communautés « orthodoxes » dont e11es continuent de partager la tradition, autant des Eglises orientales unies à Rome.

 

  LES QUATRE FAMILLES RITUELLES

Parmi ces Eglises catholiques de rite oriental disposant d’un droit propre, on retrouve donc, rangées en quatre catégories de rites selon tordre d’apparition de leurs traditions d’origine:

(1) D'abord, bien sur, des Eglises catholiques de tradition byzantine, issues des diverses Eglises « orthodoxes » (au sens courant du terme):

une Eglise grecque-melkite catholique au Proche-Orient, constituée en 1724, de langue arabe (1,3 million de fidèles sous le patriarche Grégoire III Laham d’Antioche, résidant à Damas),

 

plusieurs Eglises gréco-catholiques en Europe orientale : en Ukraine, par l'union de Brest-Litovsk en 1596 (7 millions de fidèles, avec le cardinal Lubomyr Husar, archevêque majeur de Kiev, autoproclamé «patriarche ») ; en Roumanie, par union en 1 700 (env. 750 000 fidèles, avec Mgr Lucian Muresan, archevêque majeur de Fagaras et Alba Julia, résidant à Blaj) ; en Bulgarie, par union en 1861 (10 000 fidèles ???, avec Mgr Christo Proykov, exarque apostolique de Sofia) ; ainsi que des Eglises de rite oriental ruthène, slovaque, etc.

 

(2) puis des Eglises catholiques de tradition assyrienne : l'Eglise caldéenne, union définitivement scellée en 1830 (1 million de fidèles, surtout en Irak, avec 1е patriarche Emmanuel III Delly de Babylone, résidant à Bagdad) ; et l'Eglise syromalabare, par union de chrétiens de « Mar Thomas », scellée en 1919 (6 millions, surtout en Inde : cardinal Varkey Vithayathil, archevêque majeur d’Ernakulam);

 

 (3) ensuite, des Eglises catholiques correspondant à chacune des trois «familles » qui rompirent avec Byzance après 1е concile de Chalcédoine :

 

= dans Ia tradition antiochienne, l'Eglise syrienne-catholique, par union en 1783 (100 000 membres au Proche-Orient, avec Ie patriarche Ignace Pierre VIII AbdelAhad d' Antioche), et l'Eglise syro-malankare, communauté au départ syromalabare, passée ensuite par l'Eglise jacobite avant de refaire union avec Rome en 1930 (moins de 300 000 fidèles, avec Mgr Isaac Thottunkal, archevêque majeur de Trivandrum)

,

= dans la tradition alexandrine, l'Eglise copte - catholique, établie par Léon XIII en 1895 (200 000 membres en Egypte, avec Ie patriarche Antonio, Naguib d’Alexandrie, résidant au Caire), ainsi que l’Eglise éthiopienne-catholique, fondée en1961(200 000 fidèles avec Mgr Behraneyesiis Souraphiel, archevêque d Addis-Abeba);

-= et dans la tradition arménienne, l' Eglise arménienne-catholique, née par union à Rome en 1740 (300 000 membres dans la diaspora : patriarche dе Cilicie Nerses Bedros XIX Tarmouni, résidant à Beyrouth).

 

(4) enfin, une tradition orientale (antiochienne) qui n’a jamais s connu la rupture avec Rome : l'Eglise maronite, née au IVe siècle autour de la figure de saint Maroun, au Liban, où elle resta fidèle à la doctrine de Chalcédoine tout en résistant à la pression de la byzantinisation, et qui fit union (sans confusion !) avec l'Eglise latine à l'occasion des croisades (4 millions de membres, avec le cardinal Nasrallah Pierre Sfeir, patriarche d’Antioche, résidant à Bkerké).

 

LA GEOGRAPHIE ECCLESIASTIQUE

 

Се que je nomme « géographie », pour cette 3е et dernière étape de mon exposé, concerne les enjeux de l'uniatisme dans les pays ou les régions où il est aujourd'hui présent. Les catholiques de ces (très diverses) traditions orientales vivent en effet une situation paradoxale, et ce à plusieurs niveaux

 

 à l'égard de leurs peuples, d’abord. Car l'uniatisme passe forcément, aux yeux des Eglises d’origine, pour un cheval de Troie : certains théologiens orthodoxes parlent de « pseudomorphose »(Florovsky), terme zoologique à propos d’animaux qui prennent l'apparence d’un autre tout en demeurant fondamentalement différents... En cause : le rite, au sens fort de ce terme, comme récapitulant toute une tradition, bien аu-dеlà de la seule liturgie qui en est l'emblème. Dans une telle logique, être de rite oriental, c’est forcément être orthodoxe (au sens large), et être catholique ne se conçoit qu’au sein du rite latin.

 

N.B. Cf. le texte du P. Congar (in Neuf cents ans après) - voir en annexe.

vis-à-vis de l’Église latine, précisément, ensuite, aux côtés de laquelle (ou au sein de laquelle? on a du mal à lе dire clairement...) les catholiques de rite oriental se sentent autant partie prenante qu'étrangers (paradoxe manifesté par le « Code des canons des Eglises orientales », promulgué en 1990). Il n'est pas facile aujourd’hui d'être « catholique oriental. Il faut à la fois se défendre contre l'éternel centralisme romain, qui paraît souvent lointain, et contre les pressions politiques et religieuses locales : de plus en plus de ces fidèles émigrent de leurs pays d’origine au profit de latitudes où il leur sera plus facile de gagner leur vie et de préserver ver leur liberté.

 

face à l'islam, aussi, là où cette religion est fortement présente (Proche-Orient) :

De surcroît, dаns le contexte de  « l'après 11 septembre », ces Églises passent désormais, aux yeux de beaucoup de musulmans, pour une pure émanation de l'Occident. De quoi renforcer les clichés d’une « guerre des civilisations », qui rangerait ipso facto les disciples du Christ dans un camps à l'échelle mondiale et les désignerait comme ennemis de l'islam. Des victimes potentielles d’autant plus faciles qu'elles sont en première ligne du conflit, et le plus souvent fragiles. Il est

dès lors urgent de renforcer ces communautés et leur crédibilité. En commençant par prendre conscience et par affirmer, aujourd'hui plus que jamais, que Ion peut être d’Orient sans être musulman, et chrétien autrement que selon le moule latin.

 

Parmi les graves soucis qui préoccupent aujourd’hui ces communautés catholiques orientales, on peut noter :

la survie, d’abord, de ces communautés dans leurs terres d’origine : elles у incarnent souvent Ie christianisme depuis les toutes premières générations, sans pour autant s’y enfermer : hier par la mission (dès le VIIe siècle en Chine !), aujourd'hui poussées à l'émigration.

 

le face-à-face avec l'islam (au Proche-Orient): comment (au mieux) sauvegarder la liberté évangélique au sein de sociétés majoritairement musulmanes ? Et comment (au pire) garder espoir, alors que pressions et exclusions ne cessent, dans certains pays, d’aller croissant ? Quel dialogue reste possible, dans ce contexte, entre chrétiens et musulmans?

 

le souci dune inculturation de l'Evangile: les Eglises catholiques orientales ont de quoi donner à toute la chrétienté un très beau exemple de leur longue expérience en се domaine, leur liturgie et leur théologie étant toujours remarquablement inscrites dans les cultures locales.

 

la reconnaissance de leurs particularismes : ces Eglises de rite oriental souffrent de ne pas voir reconnu le génie de leur tradition. Elles déplorent notamment de voir encore freinés l'élection des évêques par leur synode, la création de diocèses sans recours à Rome et l'envoi de prêtres mariés en diaspora. La tendance romaine à tout latiniser, particulièrement la «bureaucratie» centralisée des dicastères du Vatican, est perçue comme un déni, voire un mépris de leur génie propre.

 

Ie service de l'œcuménisme : sauf l'exception maronite, toutes ces Eglises sont nées de l'union à Rome de communautés « orthodoxes », et veulent de ce fait servir de pont entre leurs familles d’origine et celle d’adoption. Mais les premières, surtout dans l’orbite byzantine, vont parfois jusqu'a récuser aux «uniates » le droit d’exister ! L’accord théologique sur l'uniatisme, signé entre Eglises catholique et orthodoxes à Balamand (Liban) en 1993, n'а pas été reçu partout !

 

Mais ces Églises d’Orient doivent aussi surmonter leurs fréquentes divisions mutuelles elles ont peu de contacts entre elles, au sommet comme sur le terrain (сf Jean-Paul II les appelant   à s’estimer et a collaborer, dans son exhortation apostolique concluant le synode sur le Liban).

 

L’ensemble de ces Églises orientales dispose depuis 1990 d’un droit canonique propre au sein de l'Église catholique. Puissent-elles aussi, particulièrement аu sein de l'Assomption, trouver une рlасе dans nos vies, dans nos discours et dans nos ouvres... Les papes récents ont su Ie dire avec des mots très claires, même si les politiques n'ont pas toujours suivi :

 

Ainsi Jean-Paul II déjà, bien sur, dans sa remarquable lettre Orientale Lumen (1995), а rappelé le trésor- qu'elles doivent continuer de représenter.

 

Puis Benoît XVI, écrivant en février 2006 au cardinal Husar à l'occasion du 60e anniversaire du « pseudo-synode » de Lviv qui valida l'intégration de force, corps et biens, de 1'Eglise gréco-catholique d'Ulkraine dans le patriarcat de Moscou : «De cette Eglise, purifiée  par les persécutions, ont jailli des fleuves d’eu vive, non seulement pour les catholiques ukrainiens mais pour toute l’Église catholique répandue dans le monde. (...)

Pour que ce précieux patrimoine de Ia « Paradosis »(NDLR : Vérité transmise) conserve toute sa richesse, il est important d’assurer la présence des deux grands filons de l’unique Tradition – le filon latin et le filon oriental, tous deux avec la multiplicité des manifestations historiques que l'Ukraine a su exprimer.

La mission confiéе à l'Église gréco-catholique en pleine communion avec Pierre

est double: d une part, elle a pour tache de maintenir visible dans l’Église

catholique la tradition orientale et, d’autre part, de favoriser la rencontre des traditions, en témoignant non seulement de Ieur compatibilité, mais aussi de leur

profonde unité dans la diversité. » (DC n° 2357 du 7 mai 2006, р. 410)

 

Ma conclusion sera brève, voire lapidaire : non, tous les catholiques - et tous les assomptionnistes - ne sont pas latins! Et cette diversité, non sans une « profonde unité »(dixit Benoît XVI), doit nourrir notre esprit, de part et d’autre. Ce double mouvement, mes frères et surs, porte un beau nom : cela s'appelle « l'échange des dons»

 

Je vous remercie.

М. К.

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