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Introduction
Hier matin, au moment de nous introduire dans l'histoire et dans la
géographie de l'Orient chrétien, je vous parlais des « trois familles » en
lesquelles je classais ces Églises, mais je n'en avais traité
(délibérément !) que deux : la tradition que l'on peut dire grecque (ou
byzantino-slave), communément appelée « l'orthodoxie », et les diverses
traditions dites « non chalcédoniennes », qu'elles soient assyrienne,
alexandrine (copte), antiochienne (syriaque) ou arménienne. Je vous disais
aussi que chacune de ces Églises s'affichait comme «orthodoxe »,
c'est-à-dire assurée de détenir la doctrine la plus sûre, fixée dans
l'enseignement des Pères. Mais la revendication de ce «privilège »
manifeste également, d'une certaine façon, une distance par rapport à la
tradition latine et donc à Rome.
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Or,
l'Église catholique ne s'est jamais résignée à cette distance, ni
aux ruptures qui l'ont instaurée. Le Siège de Pierre, animé par un
fort désir de refaire l'unité (ce qui, vu de Rome, ne peut se faire
qu'autour de Rome !), n'a eu de cesse de ramener à lui les brebis
égarées, grâce à de multiples dispositifs successifs. Parmi ceux-ci,
une place de choix dans l'ambition, sinon toujours dans la
réalisation, revient à l'instauration de ce qu'on appelle des
Enlises catholiques de rite oriental, parfois qualifiées d'« uniates
» parce que nées par « union » de communautés orthodoxes avec Rome.
Elles font partie intégrante de l'Orient chrétien, dont elles
constituent donc la 3е
famille qui nous occupera ce matin. |
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Je vais essayer d'en donner les grandes lignes historiques et
géographiques, avec quelques enjeux actuels ; puis nous écouterons surtout
Mgr Christo nous donner le témoignage vivant de ces Églises - et c'est
évidemment cela le plus important !
L'HISTOIRE ECCLÉSIALE
Parmi les Églises « uniates », on connaît généralement, par la force de
l'actualité post- communiste, celles d'Ukraine ou de Roumanie. Or,
d'autres sont présentes aussi, et de manière beaucoup plus sereine, en
Europe centrale et orientale, ainsi qu'au Proche-Orient.
Ces Églises sont nées au fil des siècles, chaque fois que des responsables
d'Églises, des princes ou des groupes de fidèles de l'orthodoxie
(chalcédonienne ou non) ont souhaité retrouver une
«union» avec Rome tout en conservant leur rite oriental (en englobant dans
ce terme, non seulement une liturgie, mais une spiritualité, une théologie
et un droit propres - j'y reviendrai). Leur naissance a clairement été
favorisée par Rome, notamment après l'échec de diverses tentatives de
latinisation de ces Églises.
lndiquons simplement quelques grandes étapes de ce processus :
le grand schisme d’Oreint, daté
symboliquement des anathèmes réciproques de 1054 (Léon IX - Michel
Cérulaire, après déjà la rupture de Photius à la fin du 9e s.),
mais qui en fait s'est produit comme un éloignement progressif entre
christianisme d’Orient et d’Occident (attention à ne pas mettre Ie schisme
sur Ie dos des seuls orthodoxes !) : à partir de la Rome s'est demandé
comment refaire l’unité.
les
croisades en ont fourni une occasion : la papauté a voulu en
profiter pour s'implanter dans l'Orient chrétien, sous une forme
exclusivement latine (p. ех. en établissant des « patriarcats latins » à
Constantinople et à Jérusalem, une absurdité ecclésiologique qui perdure
toujours dans le second cas...), laminant au passage les chrétiens
orientaux, victimes en grand nombre des croisés, en même temps que les
musulmans : cf Ie sac de Constantinople en 1204 ! Il en est résulté un
sentiment durable (aujourd'hui encore !) d’humiliation fratricide de
l'Orient par l'Occident, dans une absence totale de considération, de la
part de Rome pour la personnalité propre du christianisme grec. Aux
antipodes d’une ecclésiologie de communion, c’est le rouleau compresseur
de la centralisation romaine par voie de domination... (= De façon plus «
soft », un phénomène forte de latinisation s'observera, avec les mêmes
limites, au moment des grandes missions du 16е s. en Asie par
les jésuites, franciscains et autres cannes occidentaux, sans aucun
respect pour les Eglises de tradition assyrienne qui y étaient établies,
en Inde notamment, depuis le бе siècle.)
Ie concile de Ferrare - Florence (1438-1439,
au moment où Constantinople n'est plus sous Ie joug des croisés mais va
tomber aux mains des Turcs, en 1453) : cette assemblée, à laquelle
participèrent des membres des Eglises orientales affaiblies, était
utilisée par Rome pou leur imposer l'union : on leur promet la protection
de l'Occident, et on leur permet de garder leur rite oriental, en échange
d’un accord sur le Filioque et de la reconnaissance de la primauté
romaine. Les Orientaux signent... mais se font désavouer aussitôt revenus
chez eux!
Pour Rome cependant, Florence gardera la
valeur d’un accord de principe qui lui permet de conclure peu à peu des
unions avec des groupes des diverses branches du christianisme oriental.
Ainsi, dès 1484, le rejet dune telle union par le synode de Constantinople
encourage un rapprochement avec Rome de la part du patriarcat orthodoxe
d’Antioche (absent de la réunion). Mais c’est surtout la Contre - Réforme
lancée par 1е concile de Trente qui favorisera l'uniatisme
systématique, notamment еn Europe centrale et orientale, à partir de Ia
fin du 16e siècle. (Dom Emmanuel Lanne, moine de Chevetogne,
remarque que le projet fondateur des jésuites prévoyait d’œuvrer à Ia
conversion des luthériens en Europe et des musulmans à l'extérieur, mais
ni les uns ni les autres ne s'étant laissé faire, les fils de saint lgnace
jugèrent plus facile de se rabattre sur les chrétiens orientaux !)
С'est ainsi que se sont progressivement constituées, parallèlement aux
différentes communautés « orthodoxes » dont e11es continuent de partager
la tradition, autant des Eglises orientales unies à Rome.
LES QUATRE FAMILLES RITUELLES
Parmi ces Eglises catholiques de rite oriental disposant d’un droit
propre, on retrouve donc, rangées en quatre catégories de rites selon
tordre d’apparition de leurs traditions d’origine:
(1) D'abord, bien sur, des Eglises catholiques de tradition byzantine,
issues des diverses Eglises « orthodoxes » (au sens courant du terme):
une Eglise grecque-melkite catholique au
Proche-Orient, constituée en 1724, de langue arabe (1,3 million de
fidèles sous le patriarche Grégoire III Laham d’Antioche, résidant à
Damas),
plusieurs Eglises gréco-catholiques en Europe
orientale : en Ukraine, par l'union de Brest-Litovsk en 1596 (7
millions de fidèles, avec le cardinal Lubomyr Husar, archevêque majeur de
Kiev, autoproclamé «patriarche ») ; en Roumanie, par union en 1 700 (env.
750 000 fidèles, avec Mgr Lucian Muresan, archevêque majeur de Fagaras et
Alba Julia, résidant à Blaj) ; en Bulgarie, par union en 1861 (10 000
fidèles ???, avec Mgr Christo Proykov, exarque apostolique de Sofia) ;
ainsi que des Eglises de rite oriental ruthène, slovaque, etc.
(2) puis des Eglises catholiques de tradition
assyrienne : l'Eglise caldéenne, union définitivement scellée en
1830 (1 million de fidèles, surtout en Irak, avec 1е patriarche
Emmanuel III Delly de Babylone, résidant à Bagdad) ; et l'Eglise
syromalabare, par union de chrétiens de « Mar Thomas », scellée en 1919 (6
millions, surtout en Inde : cardinal Varkey Vithayathil, archevêque majeur
d’Ernakulam);
(3)
ensuite, des Eglises catholiques correspondant à chacune des trois
«familles » qui rompirent avec Byzance après 1е concile de
Chalcédoine :
= dans Ia tradition antiochienne, l'Eglise
syrienne-catholique, par union en 1783 (100 000 membres au
Proche-Orient, avec Ie patriarche Ignace Pierre VIII AbdelAhad d'
Antioche), et l'Eglise syro-malankare,
communauté au départ syromalabare, passée ensuite par l'Eglise jacobite
avant de refaire union avec Rome en 1930 (moins de 300 000 fidèles, avec
Mgr Isaac Thottunkal, archevêque majeur de Trivandrum)
,
= dans la tradition alexandrine, l'Eglise copte
- catholique, établie par Léon XIII en 1895 (200 000 membres en Egypte,
avec Ie patriarche Antonio, Naguib d’Alexandrie, résidant au Caire), ainsi
que l’Eglise éthiopienne-catholique, fondée
en1961(200 000 fidèles avec Mgr Behraneyesiis Souraphiel, archevêque d
Addis-Abeba);
-= et dans la tradition arménienne, l' Eglise
arménienne-catholique, née par union à Rome en 1740 (300 000
membres dans la diaspora : patriarche dе Cilicie Nerses Bedros XIX
Tarmouni, résidant à Beyrouth).
(4) enfin, une tradition orientale (antiochienne) qui n’a jamais s connu
la rupture avec Rome : l'Eglise maronite, née
au IVe siècle autour de la figure de saint Maroun, au Liban, où
elle resta fidèle à la doctrine de Chalcédoine tout en résistant à la
pression de la byzantinisation, et qui fit union (sans confusion !) avec
l'Eglise latine à l'occasion des croisades (4 millions de membres, avec le
cardinal Nasrallah Pierre Sfeir, patriarche d’Antioche, résidant à Bkerké).
LA GEOGRAPHIE ECCLESIASTIQUE
Се que je nomme « géographie », pour cette 3е et dernière étape
de mon exposé, concerne les enjeux de l'uniatisme dans les pays ou les
régions où il est aujourd'hui présent. Les catholiques de ces (très
diverses) traditions orientales vivent en effet une situation paradoxale,
et ce à plusieurs niveaux
à
l'égard de leurs peuples, d’abord. Car l'uniatisme passe forcément, aux
yeux des Eglises d’origine, pour un cheval de Troie : certains théologiens
orthodoxes parlent de « pseudomorphose »(Florovsky), terme zoologique à
propos d’animaux qui prennent l'apparence d’un autre tout en demeurant
fondamentalement différents... En cause : le rite, au sens fort de ce
terme, comme récapitulant toute une tradition, bien аu-dеlà de la seule
liturgie qui en est l'emblème. Dans une telle logique, être de rite
oriental, c’est forcément être orthodoxe (au sens large), et être
catholique ne se conçoit qu’au sein du rite latin.
N.B. Cf. le texte du P. Congar (in Neuf cents ans après) - voir en annexe.
vis-à-vis de l’Église
latine, précisément, ensuite, aux côtés de laquelle (ou au sein de
laquelle? on a du mal à lе dire clairement...) les catholiques de rite
oriental se sentent autant partie prenante qu'étrangers (paradoxe
manifesté par le « Code des canons des Eglises orientales », promulgué en
1990). Il n'est pas facile aujourd’hui d'être « catholique oriental. Il
faut à la fois se défendre contre l'éternel centralisme romain, qui paraît
souvent lointain, et contre les pressions politiques et religieuses
locales : de plus en plus de ces fidèles émigrent de leurs pays d’origine
au profit de latitudes où il leur sera plus facile de gagner leur vie et
de préserver ver leur liberté.
face à l'islam, aussi, là où cette religion est fortement présente
(Proche-Orient) :
De
surcroît, dаns le contexte de « l'après 11 septembre », ces
Églises
passent
désormais, aux yeux de beaucoup de musulmans, pour une pure émanation de
l'Occident. De quoi renforcer les clichés d’une « guerre des civilisations
», qui rangerait ipso facto les disciples du Christ dans un camps à
l'échelle mondiale et les désignerait comme ennemis de l'islam. Des
victimes potentielles d’autant plus faciles qu'elles sont en première
ligne du conflit, et le plus souvent fragiles. Il est
dès lors urgent de renforcer ces communautés et leur crédibilité. En
commençant par prendre conscience et par affirmer, aujourd'hui plus que
jamais, que Ion peut être d’Orient sans être musulman, et chrétien
autrement que selon le moule latin.
Parmi les graves soucis qui préoccupent aujourd’hui ces communautés
catholiques orientales, on peut noter :
la survie, d’abord, de ces communautés dans leurs terres d’origine : elles
у incarnent souvent Ie christianisme depuis les toutes premières
générations, sans pour autant s’y enfermer : hier par la mission (dès le
VIIe siècle en Chine !), aujourd'hui poussées à l'émigration.
le
face-à-face avec l'islam (au Proche-Orient): comment (au mieux)
sauvegarder la liberté évangélique au sein de sociétés majoritairement
musulmanes ? Et comment (au pire) garder espoir, alors que pressions et
exclusions ne cessent, dans certains pays, d’aller croissant ? Quel
dialogue reste possible, dans ce contexte, entre chrétiens et musulmans?
le souci dune inculturation de l'Evangile: les Eglises catholiques
orientales ont de quoi donner à toute la chrétienté un très beau exemple
de leur longue expérience en се domaine, leur liturgie et leur théologie
étant toujours remarquablement inscrites dans les cultures locales.
la reconnaissance de leurs particularismes : ces Eglises de rite oriental
souffrent de ne pas voir reconnu le génie de leur tradition. Elles
déplorent notamment de voir encore freinés l'élection des évêques par leur
synode, la création de diocèses sans recours à Rome et l'envoi de prêtres
mariés en diaspora. La tendance romaine à tout latiniser, particulièrement
la «bureaucratie» centralisée des dicastères du Vatican, est perçue comme
un déni, voire un mépris de leur génie propre.
Ie service de l'œcuménisme : sauf l'exception maronite, toutes ces Eglises
sont nées de l'union à Rome de communautés « orthodoxes », et veulent de
ce fait servir de pont entre leurs familles d’origine et celle d’adoption.
Mais les premières, surtout dans l’orbite byzantine, vont parfois jusqu'a
récuser aux «uniates » le droit d’exister ! L’accord théologique sur
l'uniatisme, signé entre Eglises catholique et orthodoxes à Balamand
(Liban) en 1993, n'а pas été reçu partout !
Mais ces
Églises
d’Orient doivent aussi surmonter leurs fréquentes divisions mutuelles
elles ont peu de contacts entre elles, au sommet comme sur le terrain (сf
Jean-Paul II les appelant à s’estimer et a collaborer, dans son
exhortation apostolique concluant le synode sur le Liban).
L’ensemble de ces
Églises
orientales dispose depuis 1990 d’un droit canonique propre au sein de l'Église
catholique. Puissent-elles aussi, particulièrement аu sein de
l'Assomption, trouver une рlасе dans nos vies, dans nos discours et dans
nos ouvres... Les papes récents ont su Ie dire avec des mots très claires,
même si les politiques n'ont pas toujours suivi :
Ainsi Jean-Paul II déjà, bien sur, dans sa remarquable lettre Orientale
Lumen (1995), а rappelé le trésor- qu'elles doivent continuer de
représenter.
Puis Benoît XVI, écrivant en février 2006 au cardinal Husar à l'occasion
du 60e anniversaire du « pseudo-synode » de Lviv qui valida
l'intégration de force, corps et biens, de 1'Eglise gréco-catholique d'Ulkraine
dans le patriarcat de Moscou : «De cette Eglise, purifiée par les
persécutions, ont jailli des fleuves d’eu vive, non seulement pour les
catholiques ukrainiens mais pour toute l’Église catholique répandue dans
le monde. (...)
Pour que ce précieux patrimoine de Ia « Paradosis »(NDLR : Vérité
transmise) conserve toute sa richesse, il est important d’assurer la
présence des deux grands filons de l’unique Tradition – le filon latin et
le filon oriental, tous deux avec la multiplicité des manifestations
historiques que l'Ukraine a su exprimer.
La mission confiéе à l'Église gréco-catholique en pleine communion avec
Pierre
est double: d une part, elle a pour tache de maintenir visible dans
l’Église
catholique la tradition orientale et, d’autre part, de favoriser la
rencontre des traditions, en témoignant non seulement de Ieur
compatibilité, mais aussi de leur
profonde unité dans la diversité. » (DC n° 2357 du 7 mai 2006, р. 410)
Ma conclusion sera brève, voire lapidaire : non, tous les catholiques - et
tous les assomptionnistes - ne sont pas latins! Et cette diversité, non
sans une « profonde unité »(dixit Benoît XVI), doit nourrir notre esprit,
de part et d’autre. Ce double mouvement, mes frères et surs, porte un beau
nom : cela s'appelle « l'échange des dons»
Je vous remercie.
М. К. |