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Archipel Goulag en Roumanie: ce que personne n'avait jamais raconté. |
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Le témoignage date de quelques jours. Il a été donné
au Vatican par un prêtre gréco-catholique qui a passé seize ans dans les
prisons communistes. "Aux limites de l’imaginable".
Un dossier accusateur fut improvisé rapidement à ma
charge; et vu que les accusations se fondaient sur des faits que le code
pénal de l’époque n'incriminait pas encore (rapports avec les évêques,
avec la nonciature, apostolat laïc), mon dossier fut associé à ceux des
grands industriels. Après les interrogatoires, accompagnés de traitements
atroces, le procureur déclara dans une parfaite logique
Quelqu’un m'avait offert la possibilité de partir à
l’étranger. S’agissant d’une démarche importante, je ne voulais pas l'accomplir
sans la confronter avec la volonté de Dieu. Et la réponse arriva : mon
arrestation. Je comprenais que j'aurais à passer ma vie dans les prisons
créées par le régime communiste, mais j'étais serein: je suivais le
parcours de la Sainte Providence. Depuis deux semaines, chaque jour, ils me frappaient avec un fer sur la plante des pieds, à travers les chaussures: des foudres me parcouraient la colonne vertébrale et éclataient dans le cerveau, sans toutefois qu'il me fût posée quelque question. Ils me préparaient avec le fer pour que j’arrive à l’interrogatoire mieux disposé. Lié aux mains et aux pieds et avec la tête suspendue, mes gardiens de prison m'enfilaient dans la bouche une chaussette, déjà longuement passée dans les chaussures et dans la bouche d'autres bénéficiaires de l’humanisme socialiste. La chaussette était l'instrument contre la rumeur ; elle empêchait le son de dépasser le lieu de l’interrogatoire. D’autre part, il m’était pratiquement impossible d'émettre un seul gémissement. Je m'étais en outre autobloqué psychologiquement,: je n'étais plus capable de crier ou de bouger. Mes tortionnaires interprétaient cette attitude comme du fanatisme de ma part. Et ils continuaient de plus en plus acharnés, se relayant pour me torturer, nuit après nuit, jour après jour. Ils ne me demandaient rien, car ce n'était pas la réponse qui les intéressait, mais l’anéantissement de la personne, chose qui tardait à se réaliser.
Et comme se prolongeait l'effort d'anéantir ma
volonté, d'obscurcir ma pensée, se prolongeait indéfiniment la torture.
Les chaussures écrasées me tombèrent des pieds, bout après bout. Je tressaillis. Jésus aura entendu mon cri étouffé, quand, je ne sais pas comment, je hurlai de cet enfer: "Jésus! Jésus! ". Sorti à travers la chaussette, mon cri ne fut pas compris par les bourreaux. Comme il s’agissait du premier son qu'ils entendaient de moi, ils se déclarèrent contents, sûrs de m’avoir fait plié. Ils me traînèrent avec la couverture jusqu'à la cellule, où je m'évanouis. À mon réveil, il y avait devant moi l’inquisiteur, avec en main une rame de papier: « Tu t'es obstiné, bandit, mais tu ne sortiras pas d'ici tant que tu n’auras pas sorti tout ce que tu tiens caché au dedans. Tu as 500 feuilles.
Ecris tout ce que tu as vécu: tout sur ta mère, sur
ton père, sur les soeurs, les frères, les beaux-frères, les parents, les
camarades, les connaissances, les évêques, les prêtres, les religieux, les
religieuses, les hommes politiques, les professeurs, les voisins et les
bandits comme toi. Ne t’arrête pas tant que tu n'auras pas fini le
papier. » Mais je n'écrivis rien. Non pas par je ne sais quel fanatisme,
mais parce que je n'en avais pas la force: mon esprit semblait vidé. Et il sortit. Il revint accompagné par un chien-loup énorme, montrant ses crocs menaçants. « Est-ce que tu la vois ? C’est Diana, la chienne héroïque, sur laquelle ont tiré tes bandits dans les montagnes. Elle t'enseignera ce que tu dois faire. Commence à courir!. » Et moi: « Comment à courir? Dans une pièce de seulement trois mètres?. » Dans la pièce, il y avait aussi une ampoule de 300 watts, trop pour une pièce de seulement trois mètres sur deux, fixée non pas en haut mais sur le mur, au niveau du visage. "Cours! ". La louve, en grognant, restait prête à attaquer. J’ai couru six, sept heures, mais je ne m’en suis rendu compte que seulement vers l’aube, en voyant le jour remplir la cellule et en entendant des mouvements dans l’édifice. De temps en temps, ce type faisait sortir la louve pour les besoins.
À moi, cela n'était pas accordé. Quand je commençai
à perdre l’équilibre et que je commençais à m'arrêter, la louve vigilante,
comme sur commande, me fourrait ses crocs dans l'épaule, dans la nuque et
dans le bras. À la fin, je m'écroulai et la louve se jeta sur moi. Elle me saisit entre ses crocs au cou, sans toutefois m'étrangler. Sur le front et sur les yeux je sentis couler quelque chose de chaud et brûlant, je compris que la bête m'urinait sur le visage. Et par les paroles de mes bourreaux, j’ai su que j’avais couru 39 heures. "Celui-ci nous pouvons l'envoyer au marathon de Rio! Quelle résistance, la bête fasciste! ".
Mais en voyant que le marathon n’avait pas réussi
non plus à me convaincre à lâcher une déclaration sur les évêques et la
nonciature, ou sur quelque camarade recherché, ils crurent utile de passer
à une autre méthode de conviction: le sachet de sable.
Par l’autosuggestion j'ai installé en moi le
stéréotype "je ne parle pas! ", avec le risque de devenir moi-même esclave
de cette unique manière de m’exprimer. Il en fut, en effet, ainsi: dès
lors, automatiquement, à chaque question qui m’était adressée quelle qu’en
soit le motif, je répondais: "Je ne parle pas! ". Il m’a fallu une année
entière d'efforts mentaux pour me libérer de ce sinistre réflexe
automatique. En contact avec le bois étaient l’os huméral et la partie extérieure du genou et de la cheville. Nous étions sur la pointe des os pour occuper un minimum d’espace. La main ne pouvait s'appuyer que sur la hanche ou l'épaule du voisin. Nous ne tenions pas dans cette position plus d’une demi heure; puis tous, au commandement, car ce n'était pas possible de le faire séparément l’un après l’autre, nous nous tournions sur l’autre hanche.
La pile de corps entassés, ainsi disposés, avait
deux niveaux, comme dans un lit au château. Mais au-dessous de cela, il y
avait un troisième niveau, où les détenus languissaient directement sur le
ciment. Sur le ciment les vapeurs de buée du souffle des soixante-dix
hommes, avec les eaux d'infiltration et l’urine qui sortait des latrines,
formaient un mélange visqueux dans lequel ces malheureux nageaient. Au
centre de la cellule-tombe de Jilava un récipient métallique trônait, d'environ
soixante-dix quatre-vingts litres, pour l’urine et les selles de
soixante-dix hommes. Il n'avait pas de couvercle et l’odeur et le liquide
en sortaient abondamment. Pour l'atteindre, il fallait passer par le "filtre",
c’est à dire par un contrôle sévère appliqué à peau nue, contrôle où était
soumis à l'examen tout l’organisme et chacun de ses orifices. Les fenêtres de Jilava n'étaient pas faites pour donner de la lumière, mais pour la contrarier, car toutes étaient soigneusement fermées avec des planches en bois clouées. Le manque d’air était tel que pour respirer, trois à la fois se succédaient à tour de rôle, ventre en bas, avec la bouche à côté de l'interstice de la porte.
Dans cette position, nous comptions soixante
souffles pour que les autres camarades aussi puissent se remettre de l'évanouissement
et du manque d’oxygène.
Le même râpage, les mêmes bottes terribles qui se
fourraient dans les côtes, dans le ventre et dans les reins. Malgré ceci,
nous remarquâmes une différence: nous n'étions plus soumis au régime de
conserve en urine, sueur, buée et manque d’oxygène, mais nous fûmes soumis
à une cure intense d'oxygénation à peau nue et dans le gel, bandit par
bandit, ( c’est-à-dire ministres, généraux, professeurs, universitaires,
savants, poètes, ) moi compris , qui n'étais rien sauf qu'un « je ne parle
pas! » géant, une ferme et humble confiance dans la Grâce qui me ferait
surmonter l’épreuve. Après environ trois jours, par la porte violemment battue, me furent jetés des pantalons usés, une chemise avec des manches courtes, un slip, un uniforme à bandes et une paire de chaussures usagées, sans lacets, sans chaussettes. Rien à mettre sur la tête. Et en plus une espèce de cabinet, un récipient misérable d'environ quatre litres. Je m'habillai en un éclair. Congelés, le quatrième jour ils nous comptèrent. À la place du nom, ils me donnèrent un numéro: K-1700, l’année où l'Église de Transylvanie s’est réunie avec Rome. Au registre de l’état civil, j’étais déjà mort. Je survivais seulement comme un numéro statistique. Puis arrive le bouillon, servi avec une louche de 125 grammes: un liquide un peu épaissi, produit de l'eau de cuisson de la farine de maïs. Comme déjeuner nous fut distribuée une soupe de haricots dans laquelle j’ai pu compter à peu près huit, neuf grains, avec pas mal de peaux vides, sans contenu.
Pour le dîner, ils nous apportèrent du thé avec une
croûte de pain brûlé. Après une semaine, les haricots furent remplacés
depuis une purée-potage de son dans lequel on comptait quatorze grains. De
temps en temps, les haricots alternaient avec la purée-potage de son. Nous
vivions avec moins que ce qu’on donne à une poule. D'un tel sommeil m’a réveillé un jour une voix provenant de l’autre coté du mur: « Ici professeur Tomescu. Qui es tu ? » C’était un ancien ministre de la santé qui, ayant entendu mon nom, a continué ainsi: « J'ai entendu parler de toi. Écoute-moi attentivement: nous avons été amenés ici pour être exterminés. Nous ne collaborerons jamais avec eux. Mais celui qui ne marche pas meurt et de cette façon devient un collaborateur. Transmets-le aux autres: qui s'arrête, meurt. Marcher sans cesse! » Le pavillon, immergé dans le silence lugubre de la mort, résonnait sous nos chaussures sans lacets. Nous étions animés par la volonté mystérieuse d'un peuple de rester dans l'histoire et par la vocation de l'Église de rester vivante. Nous nous arrêtions de marcher seulement vers 12,30 pour une demi heure, quand le soleil, avare pour nous, s'arrêtait dans le coin de la pièce. Là, pelotonné avec le soleil sur le visage, je volais un bol de sommeil et un rayon d'espoir. Quand le soleil m'abandonnait lui aussi, je sentais toutefois que la Grâce ne m’abandonnait pas. Je savais que je devais survivre. Je marchais, en me disant comme dans un refrain, détachant bien les syllabes : "Ne pas mourir! Ne pas mourir!" Et je ne suis pas mort!
À chaque pas je disais dans mon esprit une prière,
je composais des litanies, je récitais des versets de psaumes.
Mais le Christ Seigneur aussi a gagné seulement
quand il a pu prononcer au dernier soupir: "Consummatum est", ‘tout est
achevé’. |